L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – figures de la laideur féminine

LA SORCIERE )O(
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Du XVe jusqu’à la fin du XVIIe siècle eut lieu l’un des gynécides les plus meurtriers du monde occidental : la chasse aux sorcières. Armelle Le Bras-Chopard, dans son livre Les Putains du Diable, estime qu’environ 80% des personnes condamnées pour sorcellerie étaient des femmes2. Pierre de Rosteguy de Lancre, un magistrat chargé d’enquêter sur le crime de sorcellerie au Pays Basque pendant le XVIIe siècle, déclara : « Au nombre des prévenus de la sorcellerie, qu’on mène au Parlement, il y a dix fois plus de femmes que d’hommes »3. Jean Bodin, un magistrat démonologue du XVIe siècle, estimait lui, que la proportion de femmes jugées pour sorcellerie était 50 fois plus importante que celle des hommes4. On considère qu’il y aurait eu près de 100 000 procès et 600 000 condamnations en Europe durant cette période5. Mais qui étaient au juste ces sorcières ? Et que leur reprochait-on ?

Les sorcières étaient avant tout des femmes qui, dans leur manière de vivre, ne se soumettaient pas au modèle de vie féminin1. Il s’agissait souvent de femmes seules, isolées socialement, parfois sujettes à des maladies mentales ou physiques, et qui subvenaient occasionnellement à leurs besoins grâce à la mendicité ou la médecine1,5. Autonomes, elles étaient considérées comme des femmes déviantes. De Lancre décrivit ainsi une femme accusée de sorcellerie3 :

Cette femme […] avait renoncé en quelque sorte à son sexe pour prendre la nature d’un homme, ou plutôt d’un hermaphrodite. Elle avait en effet l’expression, le langage, le maintien d’un homme et encore d’un homme rude, d’un sauvage qui n’est jamais sorti de ses forêts.

Certaines sorcières étaient des guérisseuses, des « médéciennes » ou des sages-femmes, qui possédaient donc des connaissances médicales1,2. Au Moyen Âge, les savoirs médicaux, en particulier ceux liés au corps féminin et au contrôle de la fertilité, étaient principalement détenus par des femmes. Si cette médecine était essentiellement empirique et basée en grande partie sur les propriétés des plantes1, on peut noter cependant la contribution de quelques très grandes « savantes »2, par exemple Trotula de Salerne, qui au XIe siècle, écrivit plusieurs ouvrages sur la santé des femmes, ou encore Hildegarde de Bingen, qui au XIIe siècle, fut l’une des plus grandes « médéciennes » de son époque, et écrivit plusieurs livres sur la physiologie ou sur le traitement des maladies. C’est précisément à cause de ces connaissances que les sorcières furent la cible de l’Eglise, mais aussi des médecins. La chasse aux sorcières a en effet été menée au moment où les hommes cherchaient à reprendre en main la médecine et à l’établir en tant que science. On a d’ailleurs appelé « Renaissance médicale » ce renouveau de la médecine6,7.

J._Sprenger_and_H._Institutoris,_Malleus_maleficarum._Wellcome_L0000980Ce gynécide massif ne s’est pas produit à n’importe quel moment. Selon Armelle Le Bras-Chopard, les femmes ont acquis tout au long du Moyen Âge un pouvoir grandissant2. À la fin de celui-ci, elles disposaient d’une certaine autonomie et d’un pouvoir relatif. Les XVe et XVIe siècles sont marqués par l’accès au pouvoir politique de plusieurs femmes en Europe, comme Isabelle la Catholique, Marguerite d’Autriche, Marie Stuart ou encore Catherine de Médicis. Les écrits des hommes de cette époque traduisent une peur : celle d’une réelle libération des femmes. Visiblement inquiet, l’inquisiteur Henri Institoris (de son vrai nom Heinrich Kramer) écrivit en 1486 que « Ce temps-ci est le temps de la femme » dans son célèbre ouvrage, le Malleus Maleficarum8 (le Marteau des Sorcières). Le Malleus Maleficarum est un traité de démonologie, expliquant comment reconnaître les sorcières et les combattre. La chasse aux sorcières permit donc de reprendre aux femmes le peu de pouvoir qu’elles avaient pu acquérir durant le Moyen-Âge.

Persécutées à cause de leur comportement, de leur autonomie et de leur savoir qui menaçaient l’ordre patriarcal, les sorcières ont constamment été dépeintes comme laides1. Elles furent représentées comme des femmes âgées, bossues, avec le nez crochu, le menton en galoche, les cheveux longs et emmêlés, et la bouche édentée. On racontait aussi qu’elles sentaient affreusement mauvais1,9 Même si certaines sorcières ont pu être décrites comme « belles » par des témoins de l’époque, leur représentation commune est celle de femmes extrêmement hideuses. Au XVIe siècle, l’inventeur et médecin italien Jérôme Cardan déclara n’avoir jamais vu de sorcière qui ne fût laide10. La laideur physique semblait être l’avatar d’une laideur morale : une femme qui ne reste pas à sa place est une femme démoniaque et vicieuse, et par conséquent, forcément disgracieuse.

Sexisme et Sciences humaines - Féminisme

« Au meeting des suffragettes, on entend des choses simples – on les entend également », carte postale britannique, début du XXème siècle (source) « Au meeting des suffragettes, vous pouvez entendre des choses simples – et les voir aussi ! », carte postale britannique, début du XXème siècle (source)

Partie 1 : Introduction

Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace

Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté

Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé

Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire

Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs

Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance physique

Partie 8 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance morale

Partie 10 : Conclusion

Encore une fois : merci…

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